Côte d’Ivoire / En attendant la vraie armée ‘’républicaine’’, Doute, suspicion et méfiance règnent au sein des Frci

Publié le par thruthway

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Lu pour vous dans le quotidien "Le Temps" du 20 /06/ 2012

 

La «nouvelle armée ivoirienne» version Ouattara, selon des nombreux spécialistes en la matière, ne reflète aucune valeur républicaine. C’est un assemblage de deux forces, antagonistes il y a seulement quelques mois, que le politique tente de réhabiliter tant bien que mal. Mais cette armée traine encore des séquelles de huit années de guerre. Il y a d’un côté les ex-rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire, le mouvement du Grand ouest (Mpigo), le Mouvement de la jeunesse patriotique (Mjp) dont la fusion a donné les Forces armées des Forces nouvelles (FaFn). Et de l’autre, les ex- Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) reconverties dès la survenue de la guerre en 2002, en Forces de défense et de sécurité de Côte d’Ivoire (Fds-Ci), un creuset d’union des forces, pour faire face à la rébellion. Si les exemples de fusion des ex-rebelles et armées régulières ont réussi dans bon nombre de pays africains qui ont connu la guerre. Le cas de la Côte d’Ivoire est spécifique. Les raisons de cette particularité sont connues des nouvelles autorités mais aussi des populations.

 

Les ex-rebelles des Forces nouvelles trainent encore leur passé peu glorieux. De fait, ils ont la tradition de piller tout sur leur passage. Les populations des villes ex-zones Cno (Centre-nordouest) ont encore les souvenirs douloureux de ces-ex-rebelles du Guillaume Soro. A la faveur de la crise postélectorale, les soldats de l’ex-rébellion ont réédité les méfaits des zones ex-Cno. Dans les villes qui tombaient sous contrôle, ils pillaient les domiciles.

 

A ce jour, la plupart des biens ne sont toujours pas restitués à leurs vrais propriétaires dans les localités conquises. Leurs crimes sont connus de tous et même un des chefs de guerre, Kouakou Fofié qui régente le nord ivoirien à partir de la ville de Korhogo est toujours sous sanction de l’organisation des nations unies (Onu) pour violations des droits de l’homme commises pendant son épopée. Alors que les soldats des Forces nouvelles, sans salaire, «se payaient sur le terrain».

 

De l’autre côté de la zone dite sud gouvernementale restée sous contrôles des forces régulières, les ex-Fds-Ci s’engageaient aux côtés des populations auxquelles ils assuraient la sécurité. C’est une armée disciplinée, bien hiérarchisée et qui respecte les valeurs des institutions de la République contrairement aux ex-rebelles qui majoritairement n’ont aucun cursus militaire, car enrôlés volontairement, dans l’idée justement de se faire une place au soleil en pillant. Ce sont donc forces armées qui présentent deux natures différentes voire antagonistes dans leurs modes de fonctionnement. A l’instar de l’océan qui repousse la lagune à cause de ses souillures. Curieusement c’est à l’embouchure de ces deux phénomènes qu’Alassane Ouattara fraîchement installé au pouvoir par les forces françaises stationnées en Côte d’ivoire après une guerre atroce, tente une fusion contre nature.  Mais le nouvel homme fort d’Abidjan fort de son inexpérience dans la chose militaire, omet d’ériger au préalable une digue dans laquelle un canal devrait être creusé. Ceci en vue de réussir l’osmose tant recherchée.

 

Le jeudi 17 mars 2011 il signe l’ordonnance de fusion des deux armées qui deviennent les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci). Mais tout de suite, les populations ivoiriennes y perçoivent les résonnances du Rassemblement des républicains (Rdr) le parti de Ouattara. Une méfiance née de cette alchimie ratée. Les évènements en cours faits de violations des droits de l’homme : viols, vols, expropriations, arrestations arbitraires, règlements de compte, dénonciations calomnieuses etc., confortent les populations éprouvées, dans leur attitude laissant transparaître un profond doute qui s’installe progressivement.

 

A ce propos, dimanche 17 juin, au cours d’une émission de Rfi sur le thème «la réforme du secteur de la sécurité, l’ancien ministre de la Défense dans l’avant dernière équipe du Président Laurent Gbagbo, ne tarit pas de regrets. «Vous avez les dozos (Ndlr : milices traditionnelles pro-Ouattara) d’une part, les supplétifs d’autre part qui ne faisaient pas partie des Fafn (ndlr : Forces armées des forces nouvelles) qui sont des forces ex-rebelles. Tout en remontant vers le sud, il y a eu des supplétifs qui n’ont pas le droit aujourd’hui d’être dans l’armée ivoirienne. Donc, premièrement, il faut se débarrasser totalement de ces forces illégales, les Dozos et les supplétifs. Ensuite, il va nous rester les ex-Fds et les rebelles (…) Vous voyez aujourd’hui, on me dit : le président actuel prend un décret portant création de l’Armée. Ça n’a pas de sens, c’est un processus, on ne crée pas une armée à partir d’un décret comme çà. L’Accord de Ouaga est très clair sur tout le processus qui devait aboutir à la création de l’Armée ivoirienne». Dénonce Michel Amani n’Guessan (in Le nouveau Courrier n°542 du lundi 18 juin 2012 dans un article d’Alain Diédri).

 

Cet argument de l’ancien ministre de la Défense est quasiment partagé par le président de la Convention de la société civile de Côte d’Ivoire (Csci. «J’insiste là-dessus et je voudrais que le ministre (ndlr : Paul Koffi Koffi ministre de la Défense auprès de Ouattara qui participait au débat radiodiffusé) en tienne compte. Il a dit tout à l’heure que l’Armée est une armée républicaine acceptée par tous. J’émets quelques réserves là-dessus, parce que beaucoup d’Ivoiriens sont encore méfiants face à cette armée. Ils disent que ce n’est pas une armée nationale, que c’est une armée qui est composite. Il y a des éléments nationaux et des éléments étrangers». Renchérit Patrick n’Gouan. L’armée ivoirienne dans sa composition actuelle, pose un véritable problème d’insécurité. Ce qui renforce davantage le doute et la méfiance entre d’une part les Frci et les populations. Et d’autre part en son sein même : entre éléments Frci issus de la rébellion des Forces nouvelles et les ex-Fds notamment des gendarmes et des policiers.

 

Dans son édition du mardi 19 juin n°012, le confrère l’Observateur d’Abidjan, sous la plume de Salifou Amara, donne la parole M. Diako Franck Moustapha se disant le «responsable juridique des Frci d’Agboville». Voici ce que répond ce dernier sur le sujet : «Nous, on joue franc jeu ! Elles (ndlr : la gendarmerie et la police) ne collaborent pas franchement avec nous. Les policiers et les gendarmes pensent que c’est seulement dans leurs rangs qu’il y a des intellectuels (…) C’est pourquoi je préfère m’adresser directement au procureur du tribunal …» Mais le «responsable juridique des Frci à Agboville» n’a fait enfoncer une porte déjà ouverte par le ministre de la Défense, Ouattara lui-même, qui continue de se méfier de ces deux composantes des ex-Fds, à savoir la gendarmerie nationale et la police nationale. Son aversion pour ces forces régulières ivoiriennes figure noir sur blanc dans l’ordonnance portant création des Frci : «Le monde entier a été témoin, a contribué et soutenu ce choix de la paix à travers l’Onuci. Le devoir des Fds aurait dû être de soutenir également cette paix en respectant et en faisant respecter le vote du peuple. Malheureusement certains chefs militaires ont failli à leur devoir en se mettant au service d’un homme auquel le peuple a retiré sa confiance. Ce comportement a terni l`image de maturité que les éléments du Cci et la grande majorité des Fds ont montré le jour du vote. » (Extrait du discours d’Alassane Ouattara suite à la signature de l`ordonnance portant unification des Forces Armées nationales et des Forces Armées des Forces nouvelles, jeudi 17 mars 2011).

 

L’actualité nationale, faite d’arrestations arbitraires dans les seuls rangs des ex-Fds, ne contredit pas Alassane Ouattara. Donnant ainsi raison aux populations ivoiriennes de craindre pour leur sécurité face à des Frci plus pillards que forces de l’ordre. De fait, plus personne n’ose se fier à cette armée des Frci.

 

Ayant certainement pris la pleine mesure de la situation d’insécurité ambiante causée par son armée, Alassane Ouattara se tourne de plus en plus vers la gendarmerie et la police. A cet effet, les grandes opérations de sécurisation sont confiées aux forces de la gendarmerie et de la police plus aptes et plus qualifiées que les Frci version Forces nouvelles.

 

Quant aux populations civiles, leur confiance reste entière en la gendarmerie et la police. Elles préfèrent de très loin les numéros verts et les lignes d’urgence ouvertes par la gendarmerie et la police pour les cas de détresse, à ceux de la Police militaire (PM) dirigée par l’ex-rebelle ex-commandant de la zone de Séguéla : Koné Zackaria. Là où l’occasion de se rallier la cause des populations s’est présentée, les Frci ont préféré se la jouer barbares. En mission de «sécurisation et de pacification de l’ouest», suite aux attaques répétées d’inconnus armés, les Frci sous la conduite du Commandant Losséni Fofana dit Loss, ont encore raté le coche. Les populations de l’ouest qui vivent depuis longtemps dans la psychose provoquée par la milice du quidam Bukinabé Amadé Ouérémi, avaient cru bon de voir dans l’arrivée des «forces ivoiriennes», une soupape de sécurité. Mais que nenni ! Les derniers développements de l’actualité montrent clairement que l’insécurité s’est accentuée depuis que l’armée de Ouattara a foulé les forets et le fleuve Cavaly.

 

A la place des «mercenaires libériens pro-Gbagbo» qu’ils étaient censés traquer et arrêter, ce sont plutôt des pauvres populations originaires de cette partie du pays qui sont prises pour cibles. «Tout est dénonciation calomnieuse. Tout est arrestation ! Ils nous prennent tous pour des miliciens pro-Gbagbo. Nous sommes envahis et la vie est devenue intenable sur nos propres terres». Relate, résigné, un paysan de Siéblo-Oula, village situé à quelques kilomètres du Libéria voisin.

 

 

De l'article de Simplice Allard

simplice allard@yahoo.fr

Publié dans Actualités politiques

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