Côte d’Ivoire – Ouattara aurait-il les enseignants en horreur ?

Publié le par thruthway

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Toute porte à le croire. Déjà en 1990, coopté par le Président Houphouët-Boigny pour redresser une situation économique au bord du chaos, la pierre philosophale trouvée par Monsieur Ouattara après une plongée réflexive à l’intérieur de lui-même a été ce fameux et inique palliatif du raccrochage réduisant de moitié, donc drastiquement les émoluments de tout enseignant sortant de ces grandes écoles de formation que sont l’ENS, pour les professeurs du secondaire et le CAFOP, pour les instituteurs. Les conséquences de cette trouvaille, à tout point de vue exécrable, on le sait, ont été dramatiques, non seulement pour la qualité de la formation servie aux apprenants, mais également pour le magister astreint à la clochardisation, à la mendicité.

 

 

Quelle que soit la détermination motivant un enseignant à donner une formation de qualité à ses élèves, il est très vite dissuadé ne serait-ce qu’à la pensée du traitement salarial humiliant auquel il est soumis contre son gré, chaque mensualité.

 

 

On se rappelle, le philosophe grec Platon, à travers sa théorie des Idées, avait dévalué la dimension somatique (corps) de l’homme de tout intérêt, de toute substance, la présentant même comme l’expression achevée de la souillure de l’âme. Mais, la vérité est que c’est le corps c’est-à-dire la dimension matérielle de l’homme qui est le substrat de son âme, le socle d’appui de son esprit. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris le médecin psychanalyste autrichien Sigmund Freud qui a quintessentiellement fondé sa théorie sur la réhabilitation des valeurs du corps pour une compréhension effective et sans équivoque de la nature humaine. C’est dire que le corps qui est le support de l’esprit mérite un peu plus d’égard pour l’équilibre individuel. L’esprit n’est fécond que lorsqu’il est débarrassé des arias matériels, lorsqu’il est en paix : « L’homme qui a faim, n’est pas un homme libre. Celui qui est écrasé par les préoccupations matérielles, n’a ni le temps ni le courage ni la force de s’élever au-dessus des contingences immédiates et de se conduire en être pensant », déclamait ex cathedra le Président Houphouët-Boigny.

 

 

Pour une mission aussi délicate que l’enseignement, la formation qui consiste à pétrir des esprits pour en faire les locomotives des défis à relever pour le développement à venir, le professeur ou l’instituteur doivent exercer dans des conditions plus dignes et plus humaines. Réclamer cela, pour des gens soucieux de développement, de progrès, ne devrait pas être perçu comme un crime de lèse-majesté. Il n’est nullement nécessaire ici de rappeler un certain nombre de faits déjà vifs et d’actualité dans tous les esprits suivant de près le cours de l’Histoire de cette jeune nation qu’est la Côte d’Ivoire.

 

 

Le général Guéi, paix à son âme, n’a fait aucune difficulté, lorsqu’il tenait le sceptre, à abroger ce scélérat décret instituant des gages à géométrie variable pour des fonctionnaires de la même corporation revendiquant la même formation, le même diplôme et les mêmes heures de travail. Décision matérialisée pécuniairement une année plus tard par le Président Laurent Gbagbo. Loin de moi toute intention de peindre le militaire sous les traits d’un analphabète ou d’un illettré, d’un écervelé, même le général Guéi avait compris le bien-fondé de l’enseignement qui restera à jamais le baromètre de la qualité des ressources humaines d’un pays.

 

 

Sous le Président Laurent Gbagbo, des revendications corporatistes ont été menées avec un succès éclatant engendrant une bonification indiciaire et une nouvelle grille de salaire. On ne saurait falsifier l’Histoire, il y a certes eu des représailles : les grévistes ont été privés de salaire durant deux mois. Mais, sur instruction du Président Gbagbo, les salaires coupés ont quelques mois après été reversés. Je fais moi-même partie des enseignants qui avaient été suspendus, suite à cette grève. Cette augmentation de solde obtenue sous le Président Gbagbo a été payée en partie jusqu’à sa chute, à l’issue des élections présidentielles de 2010 ; le payement de la seconde partie subsumée à l’obtention du point d’achèvement PPTE. Ce point d’achèvement est effectif depuis bientôt deux ans.

 

 

Toutefois, jusque-là, rien de concret et de comestible à se mettre sous la dent. L’objectivité scientifique le commande, j’aurai personnellement traité d’anachronique cette fronde presque sociale, s’il y avait eu une véritable politique de régulation du coût de la vie, le réduisant à des proportions acceptables. Mais, curieusement, pendant que le gouvernement ne veut rien lâcher du tout, servant par saccade des miettetes aux fonctionnaires enseignants pour divertir la subtile attention des parents d’élèves et ainsi présenter ceux-ci comme les véritables bourreaux de leurs enfants, les prix flambent de façon exponentielle, de manière à donner le tournis.

 

 

L’administration est une continuité et un accord, même signé par un gouvernement d’histrions, se respecte. Et, lorsqu’on n’a pas raison et qu’on est en position de faiblesse, il faut utiliser un ton plus conciliant, privilégier la négociation que de mettre en branle, comme le disait quelqu’un, cette diplomatie belliqueuse en opérant des ponctions sur les salaires et en embastillant d’infortunés enseignants qui ne réclament que leurs droits.

 

 

J’ai été atterré la semaine dernière par l’attitude d’un confrère qui a eu le toupet de m’appeler très tôt le matin pour me demander de produire un article sur la grève des enseignants dans lequel je la présenterai (la grève) comme charriant des visées politiques non avouées et suscitée par des mains occultes. Mais, qu’on le comprenne une fois pour toutes. Je suis ouattariste et je me suis battu pour son accession au pouvoir. Cependant, ma corporation passe avant ces considérations politiques passéistes consistant travestir le vrai en faux ou le faux en vrai pour avoir du foin à paître. Je ne suis pas de ces intellectuels stomacaux qui se sont érigés en mercenaires de la plume, mangeant à tous les restaurants politiques. Œuvrons à rompre définitivement avec ces réflexes qui ne nous honorent point. Nos luttes syndicales doivent se tenir loin des effluves pestilentiels de la politique. Les bulletins de salaire ne permettent pas de distinguer un militant d’un autre ; qu’on soit du RDR, du FPI, du PDCI ou de l’UDPCI, nous sommes tous soumis aux mêmes difficultés économiques.

 

 

Je me rappelle que sous le Président Laurent Gbagbo, c’était la même ritournelle lorsque nous grevions. Les apparatchiks du régime affirmaient péremptoirement qu’on le faisait pour le Président Ouattara, qu’on visait par ces manœuvres, la chute du pouvoir. C’est toujours la même chose, chaque fois qu’on est en butte à des difficultés, il faut trouver des boucs émissaires. Les problèmes posés par l’ISEF sont réels ; par aucune manœuvre dilatoire, on ne saurait les esquiver ou les faire passer pour infondés. Il faut simplement y faire face avec un peu de réalisme et de don de soi pour un retour à la normale. Ce n’est pas en payant les primes de corrections du Bac et du Bepc si tardivement pour manipuler les consciences qui changera quelque chose à la donne. J’ai cette impression qu’on veut donner le primat aux infrastructures en reléguant aux calendes grecques le bien-être des hommes.

 

 

Ce retard accusé par la Côte d’Ivoire sur ce plan ne peut être compensé en cinq ans ni en dix ans. Ce n’est pas non plus en sacrifiant le peuple qu’on y arrivera. Nous ne sommes pas responsables de cette situation de marasme au plan infrastructurel. Ce sont eux les politiciens qui nous y ont conduits. Un peu de patience, tout de même !

 

 

Le Président Houphouët-Boigny que je ne cesserai jamais de célébrer n’a pas construit ce pays en dix ans mais bien sur une trentaine d’années. Mais, en le faisant, il a toujours été attentif aux récriminations de son peuple, aux petits soins de ses populations. Qu’on se remémore un tant soit peu les conditions douillettes dans lesquelles menaient leurs études les étudiants de cette époque (bourses, transport, restaurants universitaires, couverture sanitaire…). Le leader vocal du groupe musical dénommé Oua, en l’occurrence Big sat, aujourd’hui cadre dans l’administration publique, le traduit d’ailleurs parfaitement dans une de ses chansons à succès intitulée ‘’campus’’ : « doux était doux », s’exclamait-il. Si tant est que l’économie ivoirienne se porte très bien aujourd’hui comme on le scande à longueur de journée, qu’on permette aux citoyens d’en profiter. C’est bien le fruit de leurs efforts conjugués.

 

 

Alors, que nos confrères comprennent qu’un syndicat n’est pas un champ où nos obédiences politiques doivent s’affronter. C’est plutôt une arène de mixtion harmonieuse de différentes sensibilités politiques pour la défense de nos droits. Nous formons quasiment tout le monde, du dernier des citoyens au détenteur de la magistrature suprême. Pendant que certains citoyens érigés en démiurges cumulent des postes politiques (ministre, directeur financier, député, maire, président de conseil régional …), nous n’avons que nos salaires de misère (relativement au coût de la vie) qui doivent incessamment être améliorés selon la convention signée. C’est de cela qu’il est question et non d’une tentative de putsch comme le véhiculent certains illuminés.

 

 

Pour une fois, sachons faire fonctionner notre sens du discernement. J’ai vu, la mort dans l’âme, certains de nos collègues se réjouir des ponctions qui ont été faites sur les appointements de leurs confrères et frères. C’est tout simplement lamentable parce que ces mêmes garnements se gaveront comme des hyènes affamées, toute honte bue, des dividendes qui, infailliblement résulteront de ce noble combat. Pauvre Afrique ! A quand cette sortie des miasmes morbides ? A quand cette élévation vers les hauteurs vertueuses ?

 

Diarra Cheickh Oumar

 

E-mail : diarraskououmar@yahoo.fr

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