AHOUA Don Mello : « La période de grâce de Ouattara est terminée »

Publié le par thruthway

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Réfugié politique installé à Accra, capitale du Ghana, à l’instar de tous les exilés proches du président Laurent Gbagbo, Ahoua Don Mello ministre et porte parole du gouvernement Aké N’Gbo, s’est récemment confié au quotidien ivoirien « notre voie »

 

Notre Voie : Quels sont vos vœux aux ivoiriens pour cette année 2012 ?

 

Ahoua Don Mello : Mon vœu le plus cher est que l’année 2012 soit pour la Côte d’ivoire, l’année de la délivrance ; délivrance du Président des ivoiriens, Laurent Gbagbo, actuellement détenu à la Haye, de tous les détenus politiques et de tous les exilés internes et externes ; délivrance de la Côte d’ivoire du joug de l’impérialisme français ; délivrance de la Côte d’ivoire de la dictature tribale et fascinante qui s’installe dans notre pays.

 

N.V : Êtes-vous toujours convaincu que Laurent Gbagbo a remporté les élections présidentielles de novembre 2010 ?

 

A.D.M : Ce n’est pas une conviction, c’est une vérité. Les élections législatives, considérées comme le troisième tour des élections présidentielles, ont mis en évidence les mécanismes de fraudes à grande échelle que de nombreux condidats dénoncent devant le Conseil constitutionnel et les Ivoiriens viennent de confirmer par leur abstention, la victoire de Laurent Gbagbo à 85% des électeurs.

 

N.V : revenons à vos vœux pour 2012. Pensez-vous que ces vœux peuvent se traduire sur le terrain ? Ne confirmez-vous pas les soupçons qui pèsent sur les exilés politiques au Ghana, selon lesquels, ils préparaient un coup de force ?

 

A.D.M : Soyons clairs. Un coup de force ne peut provenir que de leur propre camp. Envisager un coup de force par les militants pro-Gbagbo que nous sommes, c’est demander à une équipe de football de jouer du rugby. Dans la vie politique ivoirienne, seul le Rdr s’est constitué une équipe rugbymen politique en créant une branche armée d’abord clandestine puis officiellement depuis 2002 et qui pratique la violence ouverte depuis 1999 jusqu’à ce jour. Certains n’ont ni parents ni amis en Côte d’ivoire. Alors si les ivoiriens meurent ou souffrent, cela ne crée aucune compassion de leur part.

Nous avons des parents et amis en Côte d’ivoire, nous avons été nourris à la sève de la lutte pacifique par le président Laurent Gbagbo et cela nous a permis non seulement d’avoir une opposition civilisée sous le régime de feu Félix Houphouet Boigny, mais également des victoires importantes en balayant la parti unique et en balayant la dictature militaire de feu la général Guéi Robert. C’est avec cette même méthode pacifique que nous mettrons fin à la dictature tribale et fasciste soutenue par l’impérialisme français.

 

N.V : Vos voies pacifiques sont aujourd’hui opposées à un régime hyper répressif…

 

A.D.M : La période de grâce du régime Ouattara est terminée car les parrains ont besoin d’exploiter la Côte d’ivoire pour régler la facture de neuf (9) ans de soutien à une rébellion armée. La sécurité est donc le serpent qui se mort la queue. M. Ouattara est obligé de scier la branche sur laquelle est assis son pouvoir en se débarrassant de la rébellion, condition nécessaire pour rendre la Côte d’ivoire exploitable par les parrains de la rébellion. Le peuple lui-même est sorti de la torpeur et pose partout dans le pays, des actes de bravoure face à la barbarie de la rébellion rebaptisée « Frci ». les voies démocratiques s’ouvrent progressivement et le peuple s’exprimera. A chaque époque et face à un régime, la méthode de lutte pacifique s’adapte. Nous avons pris le temps de caractériser le régime en place. Les élections législatives ont montré que ce régime n’a pas le pouvoir du peuple mais tire sa force de la fraude et du soutien de la France Ce n’est pas le Pdci qui dira le contraire, lui qui crie aujourd’hui à la fraude et est passé de 94 députés lorsqu’il était dans l’opposition à 77 députés dans sa cogestion de l’Etat avec le RDR. Ce pouvoir est donc perdant dans un jeu démocratique normal, dans des conditions consensuelles et inclusives. Le choix du boycott pacifique des élections législatives a prouvé son efficacité, car il est difficile de mettre un militaire français ou onusien derrière chaque électeur pour le contraindre d’aller voter. Par contre, il est facile de contraindre le président de la Commission électorale indépendante d’annoncer de faux chiffres.

 

Les pays n’ont pas d’amis mais des intérêts. La France agit pour conserver le marché ivoirien à son seul profit, ce que refusait le président Gbagbo. Si 85% des Ivoiriens décident aujourd’hui de ne plus consommer français lorsqu’ils ont le choix, ne vous en faites pas, des instructions claires seront données à Ouattara de revoir sa copie et des conditions consensuelles et inclusives seront créées pour mettre fin à cette parenthèse de l’histoire de la Côte d’Ivoire.

 

Avec le développement prodigieux des pays émergents, l’Occident n’a plus le monopole des produits manufacturés et de la haute technologie. Et comme le client est roi au sens strict du terme dans l’économie de marché, il a donc le choix. Le boycott politique qui a fait ses preuves lors des élections législatives constitue une voie royale et non violente applicable dans le domaine économique et financier pour mettre fin à l’arrogance sarkozienne et à cette dictature ethnique et fascisante.

 

 

N.V : Comment pensez-vous faire adhérer 85% des Ivoiriens lorsqu’on sait que les Ivoiriens ont leurs habitudes, leurs préférences ?

 

 

A.D.M : Aucune victoire ne se gagne sans un minimum de sacrifice. 85% des Ivoiriens vivent aujourd’hui dans l’angoisse de perdre un parent, un ami ou leur vie ; de perdre leur plantation, leur emploi, leur maison ou leur fortune. Par conséquent, perdre des habitudes ou des préférences pour libérer tout un peuple n’est qu’un sacrifice honorable. Toute méthode de lutte nouvelle a besoin d’être enseignée ; les pro-Gbagbo en Côte d’ivoire et sa diaspora à travers le monde, constituent les meilleurs pédagogues de cette lutte pacifique. Au-delà de la Côte d’Ivoire, tous les peuples d’Afrique ont entre leurs mains leur destin face à la barbarie occidentale contre l’Afrique. La barbarie esclavagiste a permis à l’Occident de développer l’Amérique et bâtir des fortunes européennes, la conférence de Berlin en 1885 leur a permis de se partager l’Afrique par des, méthodes barbares pour assurer des monopoles économiques face à la crise qui frappait l’Europe, et les accords de coopération post coloniaux ont prolongé le régime colonial.

 

La multipolarisation de l’économie nous offre l’unique chance de coopérer avec ceux qui sont prêts à respecter notre souveraineté et cela ne dépend que de nous. Le ballon est donc dans notre camp ; à nous de nous organiser et de jouer pour redresser le destin de notre continent et réaliser un nouvel ordre fondé sur le principe du respect de la souveraineté et le règlement pacifique des conflits.

 

N.V : Les Frci, majoritairement des ex-rebelles, constituent un véritable problème pour Ouattara du fait des dérives dont ils sont quotidiennement coupables. Quel commentaire?

A.D.M : Vouloir bâtir un Etat de droit avec des ignorants du droit conduit inévitablement vers des dérives. Les ex-rebelles rebaptisés FRCI ont pour colonne vertébrale des chasseurs qui confondent protection des civils et chasse à l’homme. Tout régime qui n’a pas de soutien populaire règne par la terreur, car aucun appel ne peut être suivi d’effet, donc la seule façon d’ordonner est de contraindre par les armes comme à l’époque de la colonisation. La destruction de l’Etat depuis 2002 a abouti à faire de ces ex-rebelles, des tyrans locaux qui concentrent tous les pouvoirs de collecte d’impôt, de justice et de parlement. Ils décident des lois à appliquer, des impôts à collecter et des sanctions à faire subir, en se réservant le droit de vie et de mort sur chaque citoyen. Cette organisation de l’Etat n’est que la réplique de l’Etat colonial avec les gardes cercles, les tribunaux d’exception et le code de l’indigénat.

 

N.V : Après avoir soutenu fortement Alassane Ouattara pendant la crise postélectorale, les Etats-Unis, le Canada notamment déconseillent vivement la destination Côte d’Ivoire à leurs ressortissants pour cause d’insécurité galopante. Que pensez-vous de cette attitude ?  

 

A.D.M : Ils ont tout simplement découvert que la France veut se réserver le droit d’exploiter seule la Côte d’Ivoire. Après neuf mois, la période de grâce est terminée, les discours et les promesses ne suffisent plus. La sécurité n’est pas effective et tous les grands marchés sont donnés de gré à gré aux entreprises françaises. Venir dans un pays à haut risque sans espoir de faire une seule affaire est une aberration dans un monde où les pays n’ont pas d’amis mais des intérêts.

 

N.V : Au plan économique, comment jugez-vous la politique du ré-endettement massif de la Côte d'Ivoire, actuellement en cours?

 

A.D.M : M. Ouattara a oublié que la campagne électorale est terminée et continue de promettre un lendemain meilleur pendant que les Ivoiriens s’enfoncent chaque jour dans le sous-sol de la misère par l’accroissement du chômage, de la cherté de la vie et l’insécurité. La Côte d’Ivoire a enregistré le plus bas taux de croissance de son histoire économique (-5.8%). Avant l’ère Ouattara, le plus bas taux de croissance avait été enregistré en 1983 (-3.9%). Sous le président Gbagbo, malgré la guerre et l’occupation de la moitié nord du pays, l’absence d’aide, le taux de croissance le plus bas a été de -1.7% sur la période 2002-2003.

L’histoire de la dette en Côte d’Ivoire nous démontre que le pouvoir Ouattara veut mettre une autre corde au cou des Ivoiriens dans un environnement économique incertain. En effet, le boom pétrolier en 1973 avait été le point de départ de l’endettement de la Côte d’Ivoire pour financer les différents plans quinquennaux à l’image des différents pays du Tiers Monde. La plupart des ressources mobilisées étaient dirigées vers des secteurs improductifs. En 1982, le Mexique refuse de payer sa dette. Pour arrêter l’effet boomerang, les bailleurs de fonds mettent en œuvre pour les pays surendettés comme la Côte d’Ivoire, le plan Brady de rééchelonnement accompagné de nouveaux prêts pour rembourser les intérêts de la dette de 1982 à 1985. Cette potion magique n’a pas arrêté la crise et en 1987, la Côte d’Ivoire suspend le paiement de sa dette commerciale. De 1990 à 1993, le plan de stabilisation et de relance du Premier ministre Ouattara relance l’endettement de la Côte d’Ivoire à un rythme effréné avec une moyenne de 500 milliards l’an, suivi du bradage des secteurs stratégiques de l’Etat et fin 1993, la dette est de 2408,5 milliards pour un PIB 3127.7 milliards de FCFA. Après la dévaluation de 1994, la dette est mécaniquement multipliée par deux et atteint la montagne de 8 468 milliards en 1996 après avoir intégré les arriérés du service de la dette commerciale suspendue depuis 1987.

N.V : Qu’a fait Laurent Gbagbo pour redresser la barre ?

 

A.D.M : En décidant de rembourser cette dette sous l’ère Gbagbo, la Côte d’Ivoire consacrait presque la moitié de ses recettes fiscales pour le service de la dette ; autant de manque à gagner pour financer le développement. Ce sacrifice a permis un allègement après 2008 avec le point de décision du processus PPTE et ce n’est qu’à partir de cette date que les travaux de remise en état des infrastructures avaient démarré ainsi que le Grand Abidjan et le transfert de la capitale, le troisième et le quatrième pont, le pont de Jacqueville, l’autoroute du Nord, l’autoroute de Bassam, le VITIB, l’extension du port, la route Boundiali-Tingrela, bref tous les projets qui sont actuellement en cours d’exécution sous l’ère Ouattara. La mauvaise politique d’endettement a freiné pendant 26 ans (de 1982 à 2008), le développement de la Côte d’Ivoire. Une étude sur la nouvelle politique d’endettement avait été confiée au BNETD par le ministère de l’Economie et des Finances. Le pouvoir Ouattara fait exactement ce que cette étude déconseille en matière d’endettement pour éviter à terme l’asphyxie.

 

En réendettant notre pays pour faire face à des dépenses improductives avec un taux de croissance de -5.8% dans un environnement de crise de l’Euro avec un risque sur le FCFA, c’est emprunter la voie de la dépendance, du chantage des bailleurs de fonds ainsi que l’étranglement économique. C’est pour avoir refusé cette politique là que Laurent Gbagbo se retrouve à la CPI. Notez bien cela et rien d’autre.


Interview réalisée à Accra (Ghana) par Boga Sivori de notre voie, envoyé spécial.

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