‘‘LA LIBERTE NE SE DONNE PAS, ELLE S’ARRACHE ’’ (Marie-Odette Lorougnon (OFFPI))
L’honorable Marie-Odette Lorougnon, député d’Attécoubé et Secrétaire nationale de l’Organisation des femmes du Fpi (Offpi), se prononce sur l’actualité et dénonce dans cette entrevue, la propension à la violence du régime Ouattara.
Comment se porte l’Offpi aujourd’hui ?
L’Offpi se porte mieux. Nous nous organisons, nous faisons nos réunions. Nous essayons de nous relever, de sortir la tête de l’eau. Quand je suis sortie de la Pergola, j’ai pensé que j’allais retrouver des femmes découragées, mais ce sont des femmes aussi déterminées qu’engagées que j’ai retrouvées. Au départ, c’était la peur, parce qu’il y avait beaucoup d’exactions, de poursuites, de dénonciations. Mon rôle a été donc de faire en sorte que les femmes soient rassurées et qu’elles surmontent la peur. Nous sommes de fait dans l’opposition et nous comptons assumer notre statut de parti d’opposition. Tout en étant véritablement mobilisées et déterminées. Nous sommes une opposition civilisée, responsable, prompte à critiquer et à dénoncer ce qui ne va pas.
Vous parlez d’opposition responsable, mais de l’autre côté, les nouvelles autorités sont-elles disposées à instaurer un jeu politique démocratique ? Un meeting du Fpi a été violemment réprimé par les pro-Ouattara à Koumassi.
Mais, nous n’avons pas la même façon de faire la politique. Nous au Fpi, nous avons parlé de transition pacifique à la démocratie. Le Fpi s’est engagé à faire la promotion de la démocratie dans notre pays. Les autres, je ne connais pas leur engagement. Chacun a son idéologie. Pour un pays qui compte plus de 60 ethnies, il n’y a que la démocratie qui peut nous sauver. Parce qu’aucune région ne peut à elle seule gouverner un pays, comme elle ne peut à elle seule élire son fils comme président de la République. Donc nous, nous avons choisi de faire la promotion de la démocratie. Eux certainement, ils ont choisi de faire la promotion de la violence. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. Nous, nous sommes pour la démocratie, les libertés, la paix. Et nous ne sommes pas pour la violence, la terreur, tout comportement qui met en danger les populations. Peut-être, ils pensent que c’est avec la violence qu’on gouverne. Nous, nous estimons que c’est avec la démocratie, en écoutant et en associant tout le monde. Et c’est comme ça que Laurent Gbagbo a gouverné la Côte d’Ivoire. Bien au contraire, ceux qui étaient dans l’opposition à l’époque ont plus bénéficié de Laurent Gbagbo que ses partisans. Et je voudrais le souligner aujourd’hui. Nous sommes étonnés de ce comportement de violence, avec des injures en langue dioula liées aux parties intimes du président Gbagbo et de ses partisans. Ceux qui veulent gouverner, qu’ils laissent Laurent Gbagbo tranquille. Comment peut-on envoyer des badauds insulter et violenter des personnes à un simple meeting ? Les nouvelles autorités doivent discipliner leurs partisans, dérouler leur programme de gouvernement sur la base duquel elles disent avoir été élues. Sinon, celui qui a été élu démocratiquement n’a pas besoin de le chanter sur tous les toits, puisque le monde entier le sait. A moins qu’on veille nous dire autre chose. Nous disons que nous voulons la paix et donc, nous avons accepté le fait qu’Alassane Ouattara soit le chef de l’Etat. Il n’y a plus lieu qu’on attaque encore de simples meetings du Fpi et qu’on blesse, on casse des véhicules. On n’a plus besoin de violence dans notre pays. Je porte encore au pied les séquelles de mon agression à ce meeting de Koumassi. J’ai eu plus de chance parce que mon agresseur n’avait pas de barre de fer ni de machette comme d’autres. Il m’a donc seulement lancé une table. Nous avons lutté dans ce pays pour la liberté, nous ne saurons accepter qu’on nous arrache cette liberté. Nous avons lutté pour instaurer la démocratie, nous ne saurons accepter qu’on freine ou qu’on piétine la démocratie.
Cet incident ne fait-il pas peser de réelles inquiétudes sur le meeting du samedi ?
Mais justement, c’est ce qu’ils veulent. Nous ne sommes pas loin des années 90. Nous revivons les mêmes situations que dans les années 90. Parce que ce sont les mêmes acteurs, les mêmes héritiers d’Houphouët-Boigny qui se sont retrouvés, comme eux-mêmes ils se plaisent à le dire. Mais ce sont les enfants d’Houphouët-Boigny qui se sont retrouvés dans la violence et ce n’est pas étonnant. Mais, pensent-ils pouvoir gouverner la Côte d’Ivoire rien que dans la violence. La violence ne résout rien. Asseyons-nous pour un dialogue franc, pour la réconciliation nationale et pour la cohésion sociale. On ne gouverne pas dans la violence, c’est dans la paix. Je souhaite que les tenants du pouvoir fassent profil bas. Et qu’ils nous montrent leur capacité à gouverner. Il ne faudrait pas que la mise en place de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (Cdvr) soit une vaine action.
Que faut-il pour une stabilité durable, une réconciliation vraie?
Les gens ne veulent peut-être pas qu’on le dise. Mais, nous disons que pour aller à la réconciliation, avoir la cohésion sociale et une stabilité en Côte d’Ivoire, il faut libérer le président Laurent Gbagbo. Et nous le répéterons toujours dans tous nos propos. Que ça dérange qui ça veut déranger, mais nous le demanderons. Laurent Gbagbo n’a rien fait.
Pourtant, les nouvelles autorités lui imputent la responsabilité de plus de 3000 morts ?
Il y a eu des combats, il y a eu les Frci. Les premiers propos de Anne Ouloto, alors porte-parole d’Alassane Ouattara, sont plus que révélateurs. Elle nous a dit que ce sont les Frci qui ont enlevé Laurent Gbagbo et non les Français. Les premiers mots se retiennent toujours et nous avons retenu cela. Les morts viennent de tous les côtés. Et nous avons mal quand on parle de morts en Côte d’Ivoire. Les jeunes Ivoiriens n’ont pas demandé à mourir. Ce sont de jeunes Ivoiriens qui sont tombés sous les balles assassines des Français, de l’Onuci et des Frci. Et ça fait mal tout cela. Et je souhaite que cela ne se répète plus dans notre pays.
Une frange importante des Ivoiriens estime que pour une véritable réconciliation, le pouvoir en place doit poser des actes concrets. Partagez-vous cet avis ?
Absolument ! Moi-même j’ai mes comptes gelés. Il y a un commandant Frci qui a mes trois véhicules et qui refuse de me les restituer. J’ai fait toutes les démarches possibles. J’ai envoyé des gens chez lui, je l’ai eu au téléphone. J’ai écrit au procureur de la République, au premier ministre, je n’ai toujours pas de réponse. Je souhaite la restitution de mes biens. Pour moi donc, il faut des actes en faveur de la réconciliation. Par exemple, le dégel des comptes, favoriser le retour des cadres et ivoiriens en exil. Ceux qui sont en exil, il y a des élus parmi qui ont des ambitions, notamment pour les législatives, les municipales. Ceux qui sont en prison, il y en a qui ont aussi des ambitions dans ce sens. Et c’est normal que nous demandions qu’on favorise le retour des exilés et qu’on libère ceux qui sont en prison et qu’on dégèle les comptes des Ivoiriens. Et comme ça, ceux qui voudront être candidats le seront tranquillement. Les cadres ne peuvent pas être en exil, Laurent Gbagbo et les autres ne peuvent pas être en prison pendant qu’on parle de réconciliation, des législatives. Le premier rendez-vous de la paix que nous avons manqué, c’était celui des présidentielles, parce qu’on nous avait dit d’aller aux élections pour avoir la paix. C’est le contraire que nous avons eu. Nous avons eu une guerre effroyable qui a meurtri les Ivoiriens. La tenue des législatives devrait donc être le vrai rendez-vous de la paix. C’est donc autour d’un consensus qu’il faut énumérer les conditions dans lesquelles on doit aller à ces législatives.
Et nous sommes fort surpris que le pouvoir en place décide seul. Le pouvoir doit poser des actes forts pour que les Ivoiriens se retrouvent ensemble pour la réconciliation nationale. Ce n’est pas une seule faction qui peut reconstruire la Côte d’Ivoire, mais tout le monde.
La réconciliation doit donc se faire avec Gbagbo ?
C’est une évidence. Alassane Ouattara guidera ses troupes à la réconciliation, Henri Konan Bédié conduira ses troupes également, il nous faut donc Laurent Gbagbo pour conduire ses hommes à la réconciliation. Mais je voudrais resituer les choses. Le problème se trouve entre les pro-Ouattara et les pro-Gbagbo. Donc si Ouattara emmène ses troupes à la réconciliation, Laurent Gbagbo doit être libéré pour en faire autant. La troisième faction conduite par Bédié s’est alliée à Ouattara. Maintenant, si on doit faire une vraie réconciliation, il faut remonter des années 1950 jusqu’en 2010-2011, pour espérer guérir la Côte d’Ivoire définitivement. Et de plus, on n’a pas besoin de chanter qu’on emmène Gbagbo à la Cpi. Quelqu’un à lui seul qui a 46% des voix selon eux, ce n’est pas rien. Mais nous, nous savons que Gbagbo a eu plus de 50% des voix. On ne peut pas ignorer celui à qui on a donné 46% des voix. Donc, sa voix compte, sa voix doit compter pour qu’on aille à la réconciliation.
Le gouvernement Ouattara s’est satisfait des résultats obtenus, selon lui, en cent jours. Quel commentaire ?
Ce n’est pas nouveau. Le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a fait trois ans à la tête de la Côte d’Ivoire quand le président Houphouët était malade. Quand il est venu pour être Premier ministre, c’est comme ça qu’il avait compté les jours. Mais, à la fin les populations n’ont rien senti. Donc, ça ne m’étonne pas aujourd’hui, il n’a pas changé de méthode. Que Ouattara et ses ministres comptent 100 jours ou 1000 jours, qu’ils disent qu’ils aient réussi, c’est en 2015 que nous allons faire le bilan aux prochaines élections présidentielles.
Un appel à lancer pour le meeting du samedi prochain.
Je voudrais dire aux femmes de Côte d’Ivoire de ne pas avoir peur. C’est seulement le Pdci de 1990 qui s’est retrouvé et ils se font appeler aujourd’hui, les héritiers. On n’est pas loin des années 90, ce sont les mêmes. La seule différence, c’est qu’il y en a qui ont les armes. Hier, ils avaient des loubards, aujourd’hui ils ont des hommes en armes. Nous, nous sommes des orphelins. Je voudrais dire à Alassane Ouattara que c’est tout en nous laissant la liberté qu’il aura la grandeur. Amadou Soumahoro qui a juré mater les meetings du Fpi, est en train de l’induire en erreur. Les grands hommes, ce sont ceux qui laissent la démocratie s’exprimer. Que toutes les femmes du Fpi et de Côte d’Ivoire se mobilisent pour ce grand meeting du samedi à la place CP1. Que toutes les femmes éprises de paix, de liberté, de justice et de démocratie à se mobiliser. La liberté ne se donne pas, elle s’arrache.
Source : Le Nouveau courrier