Laurent Gbagbo devant la CPI hier : Voici l’intégralité des échanges

Publié le par thruthway

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Il était exactement 14 heures (13 h TU), hier 5 décembre 2011, quand la Chambre préliminaire III de la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert l’audience de première comparution du président Gbagbo, dans l’affaire qui l’oppose désormais au Procureur près ladite juridiction. A l’issue de cette audience, rendez-vous a été pris pour le 18 juin 2012, date à laquelle aura lieu la seconde audience, dite audience de confirmation des charges.


Lors de cette audience, le Procureur croisera le fer avec le Président Gbagbo. Il devra à cette audience, étayer chacune des charges retenues contre Laurent Gbagbo, par des éléments de preuves suffisants pour convaincre les juges, qu’il existe des motifs substantiels de croire que l’accusé a commis les quatre crimes qu’il lui a imputés. Le président Gbagbo aura l’occasion de contester les éléments de preuve que le Procureur prétend détenir contre lui. A l’issue de cette audience, la Chambre préliminaire peut refuser de confirmer les charges ou ajourner l’audience et demander au Procureur d’apporter des preuves supplémentaires ou même lui ordonner de procéder à une nouvelle enquête.


La Chambre préliminaire peut, si le Procureur réussit à la convaincre, confirmer les charges ; le président de la Cour, dans ce cas, constituera alors une Chambre de première instance, qui sera chargée de conduire le procès proprement dit.
La poursuite de la procédure ou l’abandon des charges sera connue à l’issue de cette seconde audience programmée pour le 18 juin 2012. Il faut préciser qu’une éventuelle confirmation des charges ne présumera pas pour autant la culpabilité du Président Gbagbo, qui bénéficiera de la présomption d’innocence au cours de toute la procédure.


Mais quel cheminement a conduit le président Gbagbo de Korhogo où il était déporté et détenu depuis le 13 avril au Centre Pénitentiaire Scheveningen, dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre courant ?


Rappel des faits. C’est le 18 avril 2003 que la Côte d’Ivoire a reconnu la compétence de la CPI aux fins d’identifier, de poursuivre et de juger les auteurs, coauteurs et complices des violations du droit international humanitaire commises sur son territoire depuis le coup d’Etat manqué du19 septembre 2002. Le 1er octobre 2003, le bureau du Procureur plaçait sous contrôle la situation ivoirienne. Le 14 décembre 2010 puis le 3 mai 2011, la compétence de la Cour est confirmée par le nouveau pouvoir ivoirien.


C’est à la suite de ces différentes déclarations acceptant la compétence de la CPI que le 23 juin 2011, le bureau du procureur, à la demande pressante du gouvernement ivoirien, introduira une requête auprès de la Chambre préliminaire III pour solliciter l’ouverture d’une enquête sur la situation ivoirienne. A la surprise générale, et pour des raisons qu’il sait, Luis Moreno Ocampo, limitera la période d’investigation aux seuls faits survenus à compter du 28 novembre 2010, passant en perte et profit la période allant du 19 septembre 2002 au 27 novembre 2010. Le 3 octobre 2010, la Chambre préliminaire, eu égard aux éléments de preuve et aux faits relatés par le Procureur, a conclu à l’existence d’un faisceau d’indices tendant à faire croire que des crimes de la compétence de la Cour ont pu être probablement commis en Côte d’Ivoire sur la période visée ; en conséquence de quoi, elle autorisera l’ouverture d’une enquête sur ladite période.


Mais elle tempèrera sa décision, en la faisant assortir d’une injonction au bureau du Procureur de lui communiquer tout renseignement supplémentaire dont il disposerait concernant les crimes de la compétence de la Cour qui auraient pu être commis entre 2002 et 2010. Depuis le 3 novembre dernier, ces renseignements sont sur le bureau de la Chambre préliminaire qui les examine et les jours à venir nous situeront sur l’issue qu’elle réserve à ce complément d’information.


Mais en attendant, le Procureur, poursuivant son enquête, a introduit le 25 octobre 2011, c’est-à-dire, trois semaines après l’ouverture officielle de l’enquête, une seconde requête auprès de la Chambre préliminaire III, aux fins de délivrance d’un mandat d’arrêt à l’encontre du président Gbagbo suspecté d’être le commanditaire des crimes commis après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle.


Il a soutenu que sur le fondement des renseignements qu’il a recueillis sur le terrain, il considérait qu’il existe des motifs raisonnables de croire qu’au lendemain de l’élection présidentielle, les forces favorables au président Gbagbo ont attaqué des populations civiles à Abidjan et à l’Ouest du pays, particulièrement des communautés ethniques ou religieuses soupçonnées d’être des partisans d’Alassane Dramane Ouattara. Ces attaques qu’il estime généralisées et systématiques se seraient inscrites dans un plan élaboré en connaissance de cause par le Président Gbagbo et son entourage immédiat. Selon le Procureur, le Président Gbagbo et ses proches étaient parfaitement conscients que leur plan aboutirait à la commission des graves violations des droits de l’Homme qui lui ont été dénoncées tant par les victimes que par les organisations de défense des libertés fondamentales.


C’est sur la foi des ces allégations qu’il a convaincu la Chambre préliminaire III, qui a jugé qu’il existait, à ce stade précoce de la procédure, une base raisonnable de croire que le Président Gbagbo pourrait être responsable, en tant que coauteur indirect de quatre crimes contre l’humanité : meurtres, viols et d’autres violences sexuelles, acte de persécution et autres actes inhumains ; qui auraient été perpétrés dans le contexte des violences poste-électorales survenues sur le territoire de la Côte d’Ivoire entre le 16 décembre 2010 et le 11avril 2011.


Répondant donc favorablement à la requête du Procureur, ladite Chambre a délivré le 23 novembre 2011 un mandat d’arrêt contre le président Gbagbo.


C’est en exécution de ce mandat qui lui a été transmis à la hussarde le 30 novembre que le Président Gbagbo a été transféré, le même jour, de sa prison de Korhogo au Centre pénitentiaire de Scheveningen, dans la banlieue balnéaire de La Haye.


Ainsi que le veut la procédure, hier donc, l’audience de première comparution.
Après s’être assurée que l’accusation et la défense étaient représentées et procédé à la vérification de l’identité du Président Gbagbo, objet d’un mandat d’arrêt, la présidente situe le cadre juridique qui définit l’objet de l’audience et précise les trois questions auxquelles il faut répondre:


1- vérifier que la personne ayant fait l’objet d’un mandat d’arrêt a été informée des crimes qui lui sont reprochés ;


2- la Chambre préliminaire doit s’assurer que cette personne a été informée de ses droits tels que garantis par le Statut ; et, enfin


3- la Chambre préliminaire doit fixer une date à laquelle elle a l’intention de tenir une audience de confirmation des charges.


Suit un échange entre le Président Gbagbo et la Présidente de la Chambre pour répondre aux trois questions, objet de l’audience.


Mme la présidente : Premièrement, mes collègues et moi voulons savoir si vous avez été informé des crimes qui vous sont reprochés. M. Gbagbo s’il vous plaît.
C’est un Laurent Gbagbo des grands jours qui se lèvera, fermera sa veste noire, et prendra la parole dix minutes durant, dans une sérénité étonnante. Comme à son habitude, il a utilisé les mots qu’il faut pour situer l’audience. On comprend dès lors pourquoi le procureur Ocampo s’est renversé dans son fauteuil, lui qui, suivant les politiques, a marché dans le complot de la communauté internationale.
Président Gbagbo : Oui madame, j’ai été informé.


M.L. P : Est-ce que vous souhaitez qu’on vous relise les crimes qui vous sont reprochés dans le mandat d’arrêt ?


P.G : Je pense que ce n’est pas nécessaire Madame.


M.L.P. : Je vous remercie, vous pouvez vous asseoir. Merci.


M. L. P : M. Gbagbo, la Chambre doit aussi s’assurer que vous avez été informé de l’ensemble de vos droits tels qu’ils sont accordés par l’article 67 du Statut de Rome.
La Présidente récapitule les droits qui sont accordés au Président Gbagbo.


M.L.P : M. Gbagbo, je m’adresse à vous encore une nouvelle fois pour savoir si vous avez des observations à formuler sur les conditions de votre remise à la CPI ainsi que sur les conditions de votre détention au siège de la Cour à La Haye depuis votre arrivée?


P.G : Madame, les conditions de ma détention à la Cour ici, à La Haye, sont correctes ; ce sont les conditions normales de détention d’un être humain. Mais mes conditions d’arrestation le sont moins. J’ai été arrêté le 11 avril 2011, sous les bombes françaises. Président de la République, la résidence du président de la République a été bombardée du 30 mars au 11 avril 2011 ; c’est dans ces décombres là, que le 11 avril, pendant qu’on bombardait la résidence qui était déjà à terre (nous on s’est caché dans les trous de la résidence, une cinquantaine de chars français encerclaient la résidence), c’est dans ces conditions-là que j’ai été arrêté. J’ai vu devant moi mourir mon ministre de l’Intérieur, Tagro; j’ai vu mon fils aîné, qui est encore détenu en Côte d’Ivoire, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi on l’a arrêté, c’est peut-être parce qu’il est mon fils, je l’ai vu battu, j’ai vu mon médecin personnel qui était avec moi, le Dr. Blé (qui est encore détenu à Korhogo) battu (...). (Ci-dessous l’intégralité de l’intervention du président Laurent Gbagbo).

 

"Madame, les conditions de ma détention à la Cour, ici, à la Cour… à La Haye, sont correctes. Ce sont des conditions normales de détention d’un être  humain. Voilà. Mais c’est mes conditions dʹarrestation qui le sont moins.

 

 Jʹai été arrêté le 11 avril 2011 sous les bombes françaises. Président de la République… La résidence du président de la République a été bombardée du 31 mars au11 avril, et c’est dans ces décombreslà, le 11 avril, pendant quʹon me bombardait, quʹon bombardait la résidence qui était déjà à terre — nous, on se cachait dans les trous de la résidence —, et une cinquantaine de chars français encerclaient la résidence pendant que les hélicoptères bombardaient. C’est dans ces conditions-là que jʹai été arrêté.

 

 Jʹai vu devant moi mourir mon ministre de l’Intérieur — Tagro. Jʹai vu mon fils aîné, qui est encore détenu en Côte dʹIvoire… Je ne sais dʹailleurs pas pourquoi on lʹa arrêté. C’est peutêtre parce quʹil est mon fils. Je lʹai vu battu. Jʹai vu mon médecin personnel qui était avec moi, le Dr Blé qui est encore à Korhogo ; je lʹai vu battu et jʹai cru même quʹil allait mourir mais, Dieu merci, il nʹest pas mort. Mais Tagro a eu moins de chance — le ministre de l’Intérieur. C’est dans ces conditions que ça sʹest fait.

 

Bon, je ne vais pas continuer parce quʹon nʹest pas dans le procès mais je veux dire : les conditions de lʹarrestation sont celleslà. C’est lʹarmée française qui a fait le travail, et elle nous a remis aux forces dʹAlassane Ouattara, qui nʹétaient pas encore les forces régulières de la Côte dʹIvoire, parce que les forces régulières travaillaient avec moi. On nous donc amenés à 1 lʹhôtel du Golf, qui était le siège de campagne de M. Alassane Ouattara, le 11 avril, et le 13 lʹOnuci mʹa transféré… enfin, nous a transférés, moi et mon médecin personnel… on nous a transférés à Korhogo, à peu près à 600 kilomètres au nord de la Côte dʹIvoire.

 

Jʹétais logé dans une maison. Il y avait un lit, moustiquaire, une douche. Donc, là… Jʹavais deux repas par jour, à ma demande, parce quʹon mʹavait proposé trois.  Généralement je ne mange pas trois repas par jour ; je nʹen mange que deux. Donc, le problème nʹétait pas là, mais je ne voyais pas le soleil. Je ne savais ce qui se passe dans le ciel que quand il pleuvait sur le toit. Je ne voyais pas le soleil. Les quelques rares fois où jʹai vu le soleil, que… tant que mes avocats, ils sont venus… ils sont venus à cause des difficultés. Alors, même Me Altit est allé jusquʹà  Korhogo. Il a fait deux jours. On lʹa empêché de me rencontrer. Et ça a été tout le temps, comme ça, une bataille entre les avocats et mes geôliers pour que je puisse avoir… Alors, ce nʹest pas… Je pense que, ça, ce nʹétait pas correct. Bon, là aussi, je vais mʹarrêter parce que ce nʹest pas une séance pour apitoyer les gens ; jʹessaie de décrire ce quʹil y a à dire. Lʹenfermement, sans pouvoir marcher, sans pouvoir voir le ciel, sans pouvoir sortir a fait que jʹai eu des nouvelles pathologies en plus de celles que jʹavais déjà. Et je ne suis plus un jeune, comme vous le voyez, Madame. Je ne suis plus un jeune de 20 ans ni de 30 ans ; jʹai aujourdʹhui 66 ans. Donc, aujourdʹhui jʹai mal à lʹépaule, jʹai mal à tous les poignets. Ici même, quand je suis arrivé, heureusement qu’on mʹa fait des radios, on me donne des médicaments. Donc, voilà ce que je souhaitais dire.

 

 Sur mon transfert à La Haye, Madame, je suis tout juste surpris par certains comportements. Si on me dit «Gbagbo, tu vas aller à La Haye», je vais, je monte dans lʹavion et je viens à La Haye. Mais là encore on nous a trompés. On mʹa appelé, on me dit que je vais rencontrer un magistrat à Korhogo dans le cadre de je ne sais plus quelle affaire. On a attiré mes avocats làbas, et pendant quʹon discutait, le juge de lʹapplication des peines est arrivé avec un papier que je nʹai d’ailleurs pas lu : «Voilà le mandat dʹarrêt». Donc, immédiatement, il faut quʹon fasse une séance. Ils ont improvisé là, alors que mes avocats nʹétaient pas préparés à ça, alors que moimême je nʹétais pas préparé à ça. Ils ont improvisé, là, une séance de jugement pour que la Cour donne son autorisation à mon enfermement. Madame, je ne regrette pas dʹêtre là ; je suis là. On va aller jusquʹau bout. Mais je dire veuxquʹon peut faire les choses de façon plus… plus normale. On nʹa pas besoin de se cacher… Jʹai dirigé ce pays pendant 10 ans; je nʹai pas fait ça. Je nʹai pas fait ça. Et quand cette séance volée sʹest achevée, mon geôlier mʹa pris dans la voiture pour me ramener à mon lieu de détention. Et puis, à un moment, je vois quʹon dépasse le lieu de détention. Alors, je lui dis « Mais on a dépassé lʹendroit ».

 

Il me dit : «Non, on va à lʹaéroport. Parce que lʹaéroport nʹest pas éclairé, à partir de 18 h 30 il faut que lʹavion sʹenvole». Jʹai dit : «Je vais où en avion?» Il nʹa même pas eu le courage de me dire : «Vous allez à La Haye.» Il me dit : «Vous allez à Abidjan.» Alors jʹai ri parce que jʹavais compris. Et cʹest comme ça je suis venu sans rien, sauf avec mon pantalon et ma chemise — sans rien du tout. Donc, je signale cela pour que vous puissiez prendre des précautions pour que prochainement, dans dʹautres pays, dans dʹautres cas, cela ne se répète plus, parce que ça ne sert à rien, ça ne sert à rien. Ça fait croire quʹil y a des gens qui sont de mauvaise volonté, qui nʹont pas envie de comparaître. Si on mʹaccuse, c’est quʹon a des éléments de preuve pour mʹaccuser ; donc je comparais. Je vais voir ces éléments de preuve, je vais les conforter… les confronter à ma vérité à moi, et puis vous jugerez. Mais ce nʹest pas bon quʹon essaie de jouer des tours de passepasse.

 

Madame, voilà ce que je voulais vous dire sur mes conditions dʹarrestation, de transport… de transfert et de vie ici. Ici, on vit normalement. Ici, je nʹai pas de problème. Voilà, Madame. Merci." Lire la suite ici

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Publié dans Actualité judiciaire

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