Notre existence ne dépend pas du bon vouloir de Ouattara (Fpi)
Le Secrétaire général par intérim du Front populaire ivoirien, Laurent Akoun, se prononce sur la vie politique nationale et le rôle qu’entend jouer son parti pour peser sur les grandes décisions engageant l’avenir de la Côte d’Ivoire, dans cette interview realisée par le quotidien pro-ouattara « Fraternité Matin »
Dans votre message de nouvel an, vous avez expressément demandé l’annulation des dernières législatives. Votre demande est-elle réaliste?
Les élections législatives du 11 novembre ont cet avantage de faire lire la situation dans notre pays. Après novembre 2010 et le 11 avril 2011, une question demeure pendante : c’est celle de la légitimité de ceux qui sont arrivés au pouvoir. Les dernières élections législatives ont apporté une réponse. Je parle de légitimité parce que tout pouvoir a besoin de la caution d’un peuple. Je ne dis pas la caution de tout le peuple, mais d’une partie du peuple. C’est pour cela que dans les règles de démocratie, on parle d’une majorité, et on reconnaît une majorité. Je ne parle pas seulement de la légitimité.
Qu’est-ce qui vous fait dire cela?
Cela s’observe au quotidien. J’ai pris trois exemples ; le premier, on lit les résultats à Adjamé qui est censée être une circonscription majoritairement acquise au rdr. Le second, c’est la commune d’Abobo, une zone qui a toujours été présentée aussi comme majoritairement acquise au rdr. Enfin, le dernier exemple, la commune d’Anyama, je ne dis pas la Sous-préfecture. On a vu le taux de participation dans toutes ces circonscriptions électorales Ces résultats confirment bien que ce n’est pas M.Ouattara qui est sorti vainqueur du scrutin. Le faible taux de participation démontre clairement que le boycott a été suivi. Prenons le cas d’Alepé, ma circonscription. Il y a eu moins de 18% des 30 mille personnes inscrites sur la liste électorale, qui ont pris part au vote. vous observez donc que cette personne qui a été élue ne sera pas capable de convoquer les électeurs demain, face a une situation locale. Parce que personne ne viendra. Elle n’a pas une onction. Elle a tout simplement utilisé une situation de fait. Et pour éviter qu’on ne s’enlise, autant alors, nous arrêter et dire : ok ! C’est vrai qu’on ne s’est pas entendu, alors, il faut créer les conditions pour qu’on reprenne le scrutin. Notre requête est donc réaliste. Il faut reprendre les élections législatives pour donner une chance à ce pays d’avancer. Je sais que je n’ai pas été entendu, mais, je crois que tôt ou tard on en parlera.
Si la légitimité se fonde sur la participation, que dire alors du Parlement de 2000 dont les députés ont été élus par 32% des électeurs?
On parle des situations qui sont complètement différentes. Prenons quelques repères. En premier, nous avions environ trois millions d’inscrits sur la liste électorale, Qui, elle-même, provenait des années 95 ou 98.
En deux, avant le coup d’Etat de 1999, nous avions de sérieux problèmes d’identification. Des pièces d’identité dans ce pays posaient problème. Beaucoup de ceux qui étaient inscrits n’avaient pas de pièces d’identité. Si vous vous souvenez bien, c’est bien une des raisons qui a poussé le gouvernement du Premier ministre Affi N’guessan, à autoriser, lors des élections municipales, le permis de conduire comme pièce pour voter. Cela veut dire qu’on avait de sérieux problèmes. En somme, le pays avait un problème d’identification. Il ne faudrait donc pas évacuer cela. Mieux, en 2000, le taux de participation des élections législatives n’était pas lié à un appel quelconque au boycott. Le rassemblement des républicains n’a pas appelé officiellement au boycott. M. Ouattara a demandé, puisque sa candidature avait été invalidée par le Conseil Constitutionnel, à ses militants candidats de ne pas se présenter. Même là encore, pour reprendre les faits, le taux de participation à l’élection présidentielle de 2000, était d’environ 37%. voilà les données brutes. Rapportons-les à ce qui s’est passé en juillet 2002, lors de l’élection des conseils généraux avec un taux de participation de 28%. Parce que les vrais problèmes d’identification n’étaient pas résolus à ce moment là. Pourtant, le rdr avait pris part à ce scrutin. C’est pour dire qu’il faut éviter de comparer de manière rapide des situations tout à fait singulières.
En trois, revenons maintenant à 2010, au premier tour de la présidentielle, on avait eu un taux de participation de 81,10%. Pour le second tour, avec tout ce qui est advenu, personne n’a pu dire qui a gagné, qui a perdu. tout ce qu’on a pu dire, c’est que la communauté internationale a certifié que c’est M. Ouattara qui a gagné. De même que le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine qui a aussi validé ce résultat.
Et pourtant la Cei a proclamé les résultats au vu et au su de la communauté nationale et internationale donnant Alassane Ouattara, vainqueur.
Non, c’est M. Youssouf Bakayoko qui a proclamé M.Ouattara vainqueur de l’élection présidentielle. Ce n’est pas la Commission électorale indépendante. Elle n’a pas siégé en formation comme cela se fait dans les règles. Allons donc dans le fond avec les faits et les dates. Pour les dernières législatives, nous, nous avons appelé au boycott, parce que les conditions pour un scrutin crédible, ouvert et sécurisé n’étaient pas réunies. Ce boycott a donné comme résultat, avec tous les autres mécontentements que nous connaissons dans ce pays, plus de 80% des inscrits qui ne sont pas présentés. On avance le chiffre de deux millions d’inscrits qui se sont présentés sur un total de cinq En réalité, il y a moins d’un million d’électeurs qui ont voté. Là où c’est choquant, c’est qu’en Côte d’Ivoire, malgré tout ce que nous avons comme insuffisances, lorsque des élections ont lieu, au plus tard le lendemain à midi ou dans la soirée, on a tous les résultats.
N’avez-vous pas constaté avec moi ce qui s’est passé ? La Cei qui, à bout de bras, tentait de fabriquer des résultats là où le taux de participation réel est de 14,33%. Et c’est ce que nous avons annoncé en tant que parti politique responsable qui est dans le peuple. Même si ce taux est gonflé, il ne peut pas dépasser 20%.
Le Fpi, ne participe pas à une élection et curieusement vous êtes les premiers à en donner le taux de participation. Cela paraît quand même suspect?
Nous sommes des acteurs. Si nous n’avons pas participé, ce n’est pas parce qu’on ne voulait pas. Mais c’est parce qu’on ne tenait pas à ce que nous y participions. On connaît leur représentativité. Eux-mêmes le savent. Nous sommes intéressés parce qu’il s’agit de notre pays. Nous n’avons jamais dit que nous quittons la Côte d’Ivoire. Bien que beaucoup de politiques nous aient invité à partir au cas où nous ne supporterions pas la présence des Frci. Mais nous sommes là, nous serons avec eux. Ils se trompent simplement d’acteurs. Nous sommes le Front populaire ivoirien. Au nom de cet intérêt pour ce pays, nous avons dit et soutenu que nous n’allons pas au scrutin, mais, nous dirons notre part de vérité sur ce qui s’est passé qui, au demeurant, interpelle tout le monde. Ce n’est pas la propriété des seuls acteurs. Ils veulent se voir passer dans la rue et être au balcon. Nous, nous étions dans la rue, c’est pourquoi nous avons observé qu’il n’y avait pas plus de 15% des Ivoiriens sur les cinq millions sept cent mille électeurs qui se présentés aux élections législatives. C’est pour cela que nous disons : reprenons pour donner une chance non seulement à ce pays, mais à la paix et à la réconciliation.
Le Fpi qui se vante d’avoir contribué à instaurer la démocratie en Côte d’Ivoire, va être absent pendant cinq ans de l’Hémicycle, lieu par excellence de débats contradictoires. n’est-ce pas trop?
Oh ! Ce n’est pas juste. Nous sommes un contre-pouvoir institutionnel. Nous sommes un parti politique. Notre rôle est reconnu et consacré par la Constitution. Le Fpi va assumer la position qu’il occupe. Ce n’est pas le Parlement tel qu’il est présenté là. Je ne sais pas si entre amis, ils vont s’entendre. Mais, nous serons là pour dire notre part, présenter notre vision critique de tout ce qu’ils vont faire. Et nous serons là. Je voudrais qu’on précise que dans le jeu démocratique, notre existence ne dépend pas du bon vouloir de ceux qui sont aux affaires aujourd’hui. Notre existence est consubstantielle à la position qu’ils occupent. Ils sont au pouvoir, c’est pourquoi nous sommes dans l’opposition. Et, on ne leur demande pas de nous aimer. Mais de respecter les règles du jeu démocratique. Nous serons tous là, pour observer si ce Parlement peut siéger et instaurer des débats contradictoires sur les intérêts du peuple ivoirien et permettre de faire avancer la démocratie.
Quelle interprétation faites-vous des scores des législatives?
Vous devriez savoir que le parti de Laurent Gbagbo demeure dans le coeur des Ivoiriens, donc il ne peut pas y avoir de débat là où il n’aura pas son mot à dire. Ce débat là, il nous trouvera sur le terrain. C’est là-bas que nous excellons. C’est ce que nous savons faire le mieux. Beaucoup disent que ce que le Fpi sait faire, c’est être dans l’opposition. Je vous rappelle qu’en 1990, le Fpi avait 9 députés. En 1995, 13 députés, en 2000, 96 députés. Nous, nous avons un parcours. C’est pourquoi, pour éviter d’être ridicules, nous n’avons pas voulu accompagner les autres. De fois, pour les questions essentielles de la nation, le Parlement débat et le peuple dit non. Et le débat est ramené dans le peuple. Nous serons là, pour faire jouer ce rôle. Maintenant, nous disons que si l’on veut que les Institutions fonctionnent normalement, il serait juste et judicieux qu’on revienne pour refaire ces élections législatives afin que l’ensemble des acteurs et des opinions puisse être reflétés.
Dans vos voeux de nouvel an, vous demandez également la recomposition de la Cei, alors que le Chef de l’Etat avait proposé la création d’un poste de vice- président pour que le Fpi soit mieux représenté.
Nous disons merci pour la générosité. Mais, si c’est par rapport à l’application des textes, le Président de la République ne promet pas quoi que ce soit. On laisse l’Institution fonctionner. Et en fonction du jeu démocratique, on peut désigner trois ou quatre membres du Fpi pour être vice présidents. Çà, ce n’est pas le fait du chef. Tout se fait à l’intérieur de la Cei. Mais, le problème n’est pas là. Une Institution comme celle là, qui régule la compétition électorale doit inspirer confiance à l’ensemble des acteurs. C’est même sur ce fondement qu’en 2001, nous avons voté la loi qui institue la Commission électorale indépendante. Nous avons équilibré entre le parti au pouvoir, Laurent Gbagbo, le Fpi et les autres formations de l’opposition. Pour que lorsqu’un débat se fait, on recherche les compromis nécessaires pour faire avancer la cause de la Côte d’Ivoire, au lieu des votes mécaniques. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.
Que renferme le terme «discussion franche» que Vous souhaitez avoir avec le pouvoir Ouattara?
Nous avons, depuis le 29 septembre 2011, donné au Président Ouattara, l’essentiel des revendications pour que la Côte d’Ivoire retrouve sa place dans un Etat de droit. Nous les avons résumées en quatre corbeilles : de la sécurité, de l’Etat de droit, du fonctionnement des institutions. Pour la quatrième corbeille, nous avons dit que dans ce pays, on a tous souffert et qu’il n’y a pas un camp des victimes et celui des coupables. La question de la réconciliation est importante pour notre société. Mais il faut savoir que parler de réconciliation, ce n’est pas parler de la crise post électorale. C’est parler de toute notre histoire. Et nous avons pris soin dans le document remis le 29 septembre d’en citer quelques moments clés.
Ce débat avec le pouvoir avait pourtant commencé. Qu’est-ce qui l’a freiné?
Le débat n’a pas continué. Il s’est arrêté le 31 octobre 2011. Lorsque nous avions eu les derniers échanges avec le ministre de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, sur la base de promesses vagues, il nous disait qu’on allait élargir nos camarades, que les avoirs des uns et des autres allaient être dégelés ; il demandait que ceux qui sont en exil rentrent au pays. On a trouvé que c’est beaucoup plus de paroles que d’actes. Et nous nous sommes retrouvés au niveau du Cnrd et nous avons dit que nous étions prêts à continuer. Mais, en réalité, il n’y avait rien de nouveau. C’est à ce moment là que le pouvoir a commencé à faire son lobbying pour avoir des gens pour l’accompagner au niveau des législatives. Il y a des partis parmi nous qui ont accepté sur la base de ces paroles, d’encourager le pouvoir. Au niveau des autorités, ces discussions engagées avec nous avaient pour objectif l’organisation des législatives. Et entre le 29 septembre et le 9 novembre, il y a eu des actes qui ont été posés par des partis membres de notre organisation qui ont préparé leurs dossiers, au nom de l’autonomie, pour aller participer au scrutin. Ceci pour encourager le régime. Pour nous, il ne revient pas à l’opposition d’agir ainsi.
Si le pouvoir répond favorablement à un certain nombre de vos revendications, allez-vous entrer au prochain gouvernement?
Avant de reprendre toute autre discussion, il faut élargir tous nos camarades. Pour Laurent Gbagbo, on sait où il est. Il n’y a pas de problème à ce niveau. Nous voulons que Simone, Affi, Sangaré, Aké Ngbo sortent de prison. Ce sont des préalables... Lorsqu’on va à une négociation, chacun et nous en particulier, nous avons nos revendications. C’est notre bon droit. Une grande partie des cadres de notre parti ne peuvent rentrer au pays.
Mais le Président de la république a toujours souhaité que les uns et les autres rentrent au pays...
Mais, ce n’est pas un souhait.
Qu’est-ce qui empêche leur retour?
Nous voulons qu’il crée les conditions pour qu’on s’asseye pour discuter de l’avenir de la Côte d’Ivoire que, nous aussi, nous aimons.
Certains de vos camarades du Cnrd viennent de créer la Ligue des mouvements pour le progrès, Lmp. Quel commentaire en faites-vous?
Au Fpi, on a une valeur. Nous ne la sacralisons pas, mais elle est essentielle, c’est la liberté. La seule chose que l’homme a c’est la liberté. Qui permet de produire en bien ou en mal. Mais, d’avancer.
Au nom de la liberté, nous pouvons comprendre que ceux avec qui, nous avons fait chemin, hier, puissent ne pas être d’accord avec nous. Mieux, rompre est une valeur de gauche. Ceux qui sont partis ont peut-être leurs raisons. Aujourd’hui, peut-être, ce que j’appelle nos laideurs morales ont atteint un stade tel qu’on ne peut être ensemble. Nous, cela ne nous gêne pas. Seulement, je fais une observation: il ne faut pas qu’ils créent la confusion. Parce que Lmp, c’est un sigle qui, à un moment donné dans notre histoire récente rime avec quelqu’un ou à avec une phase de la lutte. Il faut éviter la confusion dans les esprits des gens. Quand on veut partir, on s’en va et on évite un certain nombre de choses.
INTERVIEW REALISEE PAR
Cyprien Tiessé
ET Brou Presthone